Schindler’s List et The Dark Knight, ou l’art du regard // Frame By Frame

Avant toute chose : spoiler alert. Si vous n’avez pas encore vu ces deux films, je vous les conseille vivement, ils sont selon moi des piliers de leurs genres respectifs.

Au premier abord, ces deux films semblent être diamétralement opposés. L’un est un biopic historique signé le géant Spielberg narrant le héroïsme d’un membre du parti Nazi, Oskar Schindler (joué par Liam Neeson) dans sa quête de sauvetage d’un maximum de juifs pendant la guerre. L’autre est un film que certains classeraient dans la catégorie “blockbusters super héroïques” bien que la plupart le disent hors du commun, et inclassable. Ce dernier est le deuxième opus de la trilogie Batman de Christopher Nolan (réalisateur entre autres, d’Inception, Interstellar, et plus récemment Dunkirk), mettant en scène Christian Bale en tant que caped crusader éponyme et Heath Ledger (1979-2008) dans le rôle du clown prince of crime de Gotham City : le Joker.

On pourrait donc penser que ces deux films sont presque des antithèses, qu’ils n’ont aucun trait commun à étudier. Pourtant, en cherchant quels films je pourrais opposer pour créer un “frame by frame” intéressant, je me suis penchée sur deux scènes de ces films, qui par certains points se rapprochent et se complètent. Ainsi, dans l’oeuvre de Spielberg, pour remettre du contexte, Schindler est dans la demeure d’Amon Goeth, surnommé “le boucher d’Hitler”, et pas pour peu. La discussion commence lorsque Amon fait la remarque suivante à Oskar : “You’re never drunk, you know that’s real control. Control is power. That’s power. // Tu n’es jamais saoul, tu sais c’est ça le vrai contrôle. Le contrôle, c’est le pouvoir. C’est ça le pouvoir.”. S’ensuit une discussion presque philosophique entre les deux sur ce qu’est le “vrai pouvoir”. La scène qui sera traitée provenant de The Dark Knight est quant à elle la ré-introduction du Joker au public. Sa première apparition, bien que marquante, est loin de celle à laquelle on assiste dans cet extrait. En effet, on nous présente réellement ici le Joker, toute la profondeur de sa personnalité, et toute la menace qu’il dégage de sa personne. Il dialogue ici avec des chefs de la pègre de Gotham, leur proposant ses services.

Dans les deux scènes, tout est une question de regards. Il est commun de dire que les yeux sont le miroir de l’âme, qu’ils retranscrivent aux autres notre intériorité. Il suffit d’un regard pour signaler à l’autre ce que l’on ressent. Car c’est bien une question de partage. Les regards sont adressés aux autres, pas à soi. Ils peuvent donc autant amener la paix, que le chaos. Ils peuvent signifier une certaine hiérarchie des relations, comme une égalité entre deux individus. Dans nos deux scènes, les coups d’oeils échangés indiquent une sorte de combat entre les personnages.

Dans le film de Nolan, le Joker n’est d’abord que son. Son rire sonore retentit dans le bâtiment où se tient la réunion des éminents de la “mob”. Leur première réaction est l’intrigue. Ils sont en incompréhension totale. Leurs regards sont en alerte, ils se regardent, regardent autour d’eux.

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Ensuite, la caméra change d’angle pour se retrouver derrière le Joker : on le devine à sa carrure, ses cheveux verts habituels, et évidemment son rire. La tension monte tandis que la bande son de Hans Zimmer se fait de plus en plus dérangeante à l’arrière (je prévois de faire un article entier sur le génie de Zimmer et de ses compositions). Tous les regards sont pointés vers le clown.

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Et puis enfin, on le voit : plus effrayant que jamais, dans un attirail à cheval entre le traditionnel Joker des comics (palette de couleurs, costume atypique) et une révolution de l’apparence du personnage (maquillage “home made”, cheveux gras et visiblement teints : on est loin du Joker tombé dans un bain d’acide et défiguré, il s’est auto transformé.) Là encore, son regard est synonyme de transgression. Il confirme ce qu’on se dit quant on le voit : ce personnage fait peur. Il est dérangeant, met mal à l’aise. Le fait que ses yeux soient entourés d’un noir de jais nous donne l’impression qu’il n’est pas humain, que c’est une créature imaginaire. De plus, l’interprétation de Heath Ledger nous fait encore plus nous poser des questions : d’un plan à l’autre (voir diaporama ci dessous) son regard est fuyant, son expression corporelle cherche presque à nous dire qu’il n’est pas normal, qu’il cherche le chaos.

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Ensuite, la réplique est instantanée : un des chefs menace le Joker violemment, ce qui n’a pas l’air de perturber ce dernier. Le gangster a un regard qu’il veut imposant lorsqu’il profère sa menace, il veut établir une relation de supériorité par rapport à son interlocuteur, bien qu’au fond, sa crainte ressort dans ses expressions faciales. Puis on repasse à un plan sur le Joker, qui parait imperturbable, il répond à ce qu’on lui dit par une phrase devenue depuis cultissime “How about a magic trick ? // Pourquoi pas un tour de magie ?”. En prononçant cette phrase, à l’apparence innocente, en l’accompagnant d’un regard énigmatique, il s’assure d’obtenir la curiosité des hommes face à lui. On revient alors sur un plan des hommes en question, qui effectivement arborent des regards intrigués : ils veulent en savoir plus. C’est ainsi que l’écriture de Nolan, qui donne une importance cruciale au regard, permet de montrer à tour de rôle le sentiment des personnages présents, alors qu’ils essaient de s’imposer comme la figure de supériorité, avec plus ou moins de succès.

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Ayant obtenu la curiosité de son public, le Joker cherche maintenant son attention. Pour ce faire, il réalise son tour de magie macabre, qui consiste à faire “disparaître” un crayon, qui en réalité est là pour crever l’oeil d’un homme. On assiste donc à ce “tour”, et au premier visionnage, on est tout simplement choqués. C’est une réelle surprise, et comme la pègre, on est pris de cours, et on lui accorde toute notre attention.

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La caméra se fixe ensuite sur Heath Ledger. L’acteur crève l’écran, et nous force presque à le regarder. Son regard s’accroche au notre, nous captive. Ses yeux passe de son tour de magie à son audience, avec un sourire narquois, montrant son sadisme et sa satisfaction. Il prononce ensuite un “Tada” qui glace le sang. Fier de ses talents de “magicien”, il se tourne lentement vers eux, mais en réalité vers nous, et nous proclame qu’il est l’autorité maître de la scène. Il contrôle réellement le cours de l’action, et tout ce que nous, et la pègre pouvons faire, c’est observer en silence. C’est donc encore une fois par le jeu du regard que le réalisateur nous entraîne dans le film, nous plonge dans l’univers sombre et réaliste de Gotham. C’est dans ce registre ancré dans la réalité que Nolan veut inscrire son oeuvre.

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Puis le Joker se redresse pour reprendre de la hauteur, et donc de l’importance. Tout en lui évoque la provocation. Il teste les limites de ses interlocuteurs en leur rappelant qu’ils ont payé pour son costume dont ils se moquent, étant donné qu’il les a volé. Leurs regards passent alors de l’incompréhension à la colère. Personne ne touche à leur fierté. Surtout pas un “clown”.

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L’homme qui semble être le leader du groupe se lève, son regard indique son indignation, et la violence qui l’habite. Il semble prêt à l’action. Pourtant, son pair lui demande de s’assoir, il souhaite écouter la proposition du Joker. On comprend alors par un simple regard la relation de subordination établie entre les deux criminels. L’un a le pouvoir de faire rassoir l’autre par une simple intonation de la voix, un simple geste, un simple regard. Un troisième membre du comité a l’air presque amusé, son regard de biais montre qu’il n’a pas l’air de prendre les menaces au sérieux, il donne presque l’impression qu’on le divertit. La caméra se retourne encore une fois sur le prétendu leader, qui pose ses yeux successivement sur ses hommes de main, puis sur le Joker. Il se rassoit lentement, en continuant de fixer l’homme face à lui, qui se délecte du pouvoir qu’il vient d’acquérir, par un simple “tour de magie”.

Le clown continue de profiter de la situation, qui l’avantage, en pointant du doigt et en regardant les hommes, presque pour se moquer d’eux. Encore une fois, son regard est fuyant, on cherche à le trouver, pour essayer de comprendre ce qui le motive. C’est un thème qui reviendra de multiples fois à travers le film : on veut comprendre pourquoi il agit ainsi, que cherche-t-il ? Question qui ne trouvera pas de réponse. Selon moi, c’est une des meilleures décisions artistiques du film, car en nous masquant les motivations de l’antagoniste principal, on nous empêche de sympathiser avec lui, on nous force presque à être fasciné par un personnage qui ne cherche que le chaos, sans raison particulière.

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C’est sur cette dernière image que j’aimerais clôturer. On est ici devant la quintessence du Joker : fier. Il a réussi à prendre le dessus dans une situation qui le vouait au départ à l’échec. Il maîtrise désormais la discussion, il décide où la diriger, où l’ancrer. Il peut proposer quelque chose, et tout le monde l’écoute. Au final, il a eu ce qu’il cherchait au départ : l’attention totale et fiévreuse de tous les hommes qui lui font face.

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A présent, il serait judicieux de comparer cette scène à celle dans la liste de Schindler. La scène se passe sur une terrasse, la nuit. Le cadre temporel est donc propice à la confidence. En se penchant sur le script (écrit par Steven Zaillian), on nous indique clairement que les deux hommes entretiennent une discussion en observant en même temps le camp en dessous d’eux. Position peu anodine, qui renforce la prétendue supériorité de ces hommes sur ceux qui peuplent le camp.

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(Extérieur. Balcon – Villa de Goeth – Nuit

Musique au loin, la berceuse de Brahms, des frères Rosners jusqu’en bas vers les baraques des femmes calme les habitants. Ici, en haut, sur le balcon, Schindler et Goeth, ce dernier si saoul qu’il tient à peine debout, fixent au dehors le royaume noir de Goeth.)

Au départ, le plan est de pied, on voit les personnages à une certaine distance, ce qui rend pour l’instant la scène très impersonnelle. On n’a pas accès au yeux des hommes, donc aucune idée de leur ressenti. On devine pourtant qu’Amon est saoul sans avoir besoin de lire le scénario, étant donné qu’il peine à se redresser, bien qu’il conserve son verre en main, alors qu’il est au sol. Quand il parvient enfin à se hisser sur sa chaise, la caméra change d’angle et on se retrouve pendant le reste de la scène avec un champ contre-champ classique. Les acteurs sont filmés l’un face à l’autre, et quant on en aperçoit un, l’autre n’est reconnaissable que par son épaule. Séparés par le dossier de leurs chaises, le “combat” entre leurs regards débute alors. Amon relève la capacité de son interlocuteur de ne jamais être sous l’influence totale de l’alcool. Selon lui, cela représente une forme de contrôle absolu, et donc de pouvoir. Ses yeux sont fixés sur Schindler, malgré le fait que son corps soit en mouvement absolu. Le contraste entre ces deux éléments indiquent qu’il cherche à conserver sa position de force sur l’homme face à lui. Il semble vouloir entrer dans une conversation profonde.

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Schindler l’écoute, son regard ne laisse rien transparaître. On sait qu’il joue la comédie, qu’il n’est proche d’Amon que pour lui soutirer des informations sur le régime. On sait qu’il cherche à tout prix à ne pas montrer qu’il éprouve ne serait ce qu’une infime compassion envers les juifs. Il répond alors à son interlocuteur par une question : “Do you know why they fear us ? // Est ce que tu sais pourquoi ils ont peur de nous ?”. Goeth le regarde, perplexe…

… Mais finit par dire tout naturellement qu’ils ont peur parce que les Nazis ont le pouvoir de décider qui vivra de qui mourra. Puis il reprend une gorgée. La sueur perle sur son visage, pas par peur, plus par alcoolisme. La focalisation du plan change d’une seconde à l’autre : Amon est flou, tandis que Schindler est net, puis les rôles s’inversent, un peu pour montrer la lucidité de l’un qui s’estompe alors que celle de l’autre s’affirme. Leurs positions relatives sont représentatives de la hiérarchie entre les deux dans cette scène : Amon est avachie, Oskar se tient droit. Ainsi, le dernier parait plus en hauteur que le premier, ce qui créé un certain échelonnement inhabituel selon les standards établis antérieurement dans le film. La discussion tourne autour du contrôle, alors qu’ici leurs yeux ne se cherchent pas, ils détournent le regard de l’autre : le pouvoir n’est pour l’instant à aucun d’entre eux. Le plan plus resserré qu’au départ montre que toutes les conditions se rassemblent pour donner lieu à la confession, presque religieuse. En toute fin, Schindler se retourne enfin pour regarder Amon un bref instant, avant de détourner le regard.

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On change d’angle de vue encore une fois, on se retrouve en plan taille face à Amon, qui semble perdu. Il a le regard baissé, il se fait presque violence, quant on pense à son rang, et à sa personnalité. On le pensait incapable de faire preuve de remise en question : de baisser les yeux. Il relève la tête, et regarde Oskar dans les yeux, la tension entre les deux monte, on ne sait pas à quoi s’attendre.

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Arrive enfin la confidence. Le plan se resserre au maximum ici. Schindler s’approche dangereusement d’Amon, plisse ses yeux comme pour mieux voir, et arbore un sourire inquiétant. Il s’ensuit une tirade de sa part (pour ceux que ça intéresse voir ci dessous).

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Cette tirade est accompagnée d’un visage interdit de la part de Goeth. On ne sait pas ce qu’il pense : est-il séduit par le discours ? Réalise-t-il le double jeu de Schindler ? Ou simplement : est-il trop sous l’influence pour comprendre véritablement ce qu’on lui dit ? L’arrière plan disparait ici totalement, on ne voit plus qu’eux : le cadre est fait pour nous obliger à nous concentrer sur ces deux personnages. Rien ne subsiste, eux seuls sont présents. Le combat entre leur regards est alors à son apogée : fixes et froids, leurs yeux s’affrontent pour voir lequel d’entre eux sera faible, lequel détournera son regard. La tension monte, on ne sait pas si la discussion tournera à une dispute, voir un affrontement physique.

Quand Amon parle enfin, c’est pour traiter Oskar de fou, comme pour s’éviter la réflexion, de peur de réaliser qu’il a peut être raison, on ne le voit pas entièrement, on voit juste le regard de Schindler, qui mime une légère indignation d’être insulté, sans pour autant avoir l’air vraiment en colère.

Le dernier plan est ici le relâchement de toute la tension accumulée à travers la scène : Amon éclate de rire, comme pour décompresser l’atmosphère. Juste après avoir traité son pair de fou, on aurait pu s’attendre à un accès de violence de sa part, surtout en considérant tout le build up de personnage qui a été fait à travers le film. Pourtant, il rit. C’est certes un rire nerveux, presque menaçant, qui traduit tout le cynisme de sa personnalité, mais il n’en reste pas moins que c’est un rire. Et son regard suit cette joie soudaine, il est amusé, mais reste hagard (sans doute à cause de l’alcool).

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Dans ces deux films, la tension est parfois représentée non pas comme une bombe qui va exploser, une sorte d’épée de damoclès prête à frapper, mais de manière plus subtile : un échange de regards par exemple. Dans ces deux scènes, tout est fait pour que nous soyons au bord de notre siège, inquiets. Les décors sont relégués à leur rôle primaire : l’arrière plan. Aucun artifice n’est utilisé pour nous détourner de ce qui se passe vraiment devant nos yeux, même le nombre de personnages est réduit, ce qui assure notre focus total et absolu sur eux (même dans The Dark Night, la pègre agit comme une seule et même personne). Les deux scènes présentent un antagoniste cherchant à prendre le dessus sur la situation, par le biais de sa présence, mais surtout de son regard. Dans le cas du Joker, il réussit avec brio à s’imposer comme le haut de la chaîne alimentaire de la salle, tue même quelqu’un pour s’affirmer. Amon, lui, n’a rien à prouver à personne, il est au contraire ici vulnérable, à l’écoute, ce qui profite à Schindler, qui fait passer son message. Schindler est donc ici le réel “antagoniste” qui joue de la situation à son profit. Je finirais en disant que le génie d’un réalisateur et de sa mise en scène peut changer radicalement l’aspect d’une scène, mais dans ces deux extraits, la mise en scène (décor entre autres) se fait discrète et laisse place au jeu des acteurs, qui font du champ leur ring, et s’adonne à un combat pour définir qui d’entre eux mérite la première place.

J’aimerais instaurer une petite tradition qui est de toujours clôturer un article par un petit “shoutout”. Aujourd’hui je vous recommande d’aller faire un tour sur le blog de mon amie Ines (aka Beldi Boudoir) : beldiboudoir.wordpress.com ainsi que sur sa page insta : @beldiboudoir. Elle poste du contenu vraiment intéressant en matière de lifestyle, mode, et surtout, mon contenu préféré : la lecture et le thé.

 

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